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© L'Illustré; 28.01.2009; page 44 L’interview «On doit reconnaître la sexualité des ados»
Texte: Sophie Winteler Photos: Julie de Tribolet
Des ados aux pratiques sexuelles
débridées, une fille-mère à 13 ans, de nouvelles unités de prise en
charge des accros au sexe, nos amours sont en pleine révolution.
Faut-il avoir peur, docteur? Réponse du psychothérapeute et sexologue
Mehrez
Mabrouk.
A 12 ans, les ados vont chez le sexologue. N’est-ce pas un peu étonnant?
N’est-ce pas plutôt le reflet de notre société? J’ai des adolescents de plus en plus jeunes dans ma consultation.
Que veulent-ils savoir?
Un
garçon de 12 ans m’a appelé dans le dos de ses parents pour me poser
des questions sur ses premières éjaculations, afin de savoir si c’était
normal d’avoir mal. En réalisant son âge, je lui ai dit de demander
l’accord de
ses parents et il est venu avec sa mère. Une jeune fille a consulté
avec sa maman, car elle avait perdu sa virginité. Elle était
consentante, elle aimait le jeune homme, mais très vite, elle a
regretté son acte. Je traite également des cas d’abus
sexuels entre ados, similaires à ceux qui ont été dévoilés récemment.
Je constate que les jeunes ont des rapports de plus en plus précoces.
Il y a dix ans, ils avaient entre 15 et 17 ans. Aujourd’hui, c’est à
partir de 11-12 ans. C’est
affolant, mais compréhensible.
Comment l’expliquez-vous?
Nous
vivons dans une société du tout accessible. Les enfants y sont rois.
Ils reçoivent un ordinateur à 9ans, ont accès à l’internet sans trop de
surveillance et découvrent des scènes de films où des hommes et des
femmes prennent leur pied,
jouissent. Que ces films soient retouchés, les hommes dopés avec des
médicaments et les femmes sélectionnées, ils ne font pas la différence.
Et ces images sont là pour stimuler le désir. Il y a ensuite le mode de
vie, où la famille a perdu sa place. Il
ya dix ans, un couple sur trois divorçait avant dix ans de mariage,
aujourd’hui, il s’agit d’un sur deux. Naviguant entre deux maisons, les
enfants ont plus de liberté, les parents moins d’emprise sur eux. En
outre, à 11-12 ans,
les filles et les garçons s’habillent comme des adultes. Tous ces
facteurs font que les ados réagissent plus vite à leurs hormones. Et
c’est là où je trouve notre société hypocrite, car elle leur dénie le
droit d’avoir une sexualité.
Mais tant qu’on ne la reconnaîtra pas, on ne pourra pas fixer de cadres.
Que
les jeunes fassent leurs expériences semble normal... De là à ce que
les filles se transforment en poupées gonflables, les garçons en
manipulateurs-abuseurs... Que penser des 5% d’ados qui, dit-on, vivent
une sexualité débridée?
Là, on parle d’abus. Dans ces
histoires, les filles passent souvent du rôle de partenaire consentante
à celui de victime. Au départ, il y a toujours une ado amoureuse d’un
garçon qui lui demande de faire plaisir à ses copains. Il peut
se montrer manipulateur en la menaçant de l’exclure du groupe si elle
n’est pas d’accord. Mais à partir du moment où les amis de la fille
commencent à la stigmatiser, à la traiter de pute, elle se sent piégée
et elle dénonce ce qui
s’est passé. Elle devient une victime protégée par la loi. Les
adolescents savent plein de choses, ils ont des pratiques d’adultes
parfois, mais ils ne sont pas matures. A cet âge, ils peuvent tomber
amoureux dix fois par semaine. Ils vivent
et expriment très fort leurs sentiments amoureux. Les adultes doivent
leur expliquer ce qui est possible ou non. Dans notre société, la
maturité sexuelle précède de plus en plus la majorité sexuelle, fixée
elle à 16 ans.
Pourtant, une étude montre que pour 40% des sondés, la première fois a été entre 17 et 18 ans, un âge inchangé en dix ans...
Cette
étude a deux à trois ans de retard. Vous verrez que très bientôt, cet
âge se situera à 13-14 ans. Sur dix filles mineures que je suis en
consultation, sept ont perdu leur virginité. Et dans pas mal de cas,
avec l’accord des parents qui
acceptent qu’elles couchent avec leur petit ami avant la majorité
sexuelle.
Etes-vous choqué? Comment agissez-vous en tant que père?
Choqué?
Non. J’ai deux filles adolescentes. Je leur permettrais tout en
espérant très fort, comme tout parent, que ce soit le bon. Là, c’est le
père qui parle! Ces petits couples sont bien mignons et soulignons que,
le plus souvent,
tout se passe fort bien entre eux. Mais comme je le disais, il faut
reconnaître leur sexualité comme le font les pays du Nord, notamment.
Ici, on ne la reconnaît pas?
Regardez,
dès qu’il y a une affaire d’abus, la réaction est: «Comment se peut-il
que nos jeunes fassent ça?» Cette fille devenue mère à 13 ans, on
aurait presque souhaité qu’elle ait son bébé comme la Sainte Vierge.
Mais elle a eu
des rapports sexuels sans avoir reçu, je suppose, toutes les bonnes
informations. D’autres adolescentes ont des rapports multiples…
Trouvez-vous ça normal? Doit-on accepter ces comportements sans rien faire, simplement parce qu’ils se pratiquent?
Est-ce
qu’on a le choix? Les révolutions industrielle, féminine, sexuelle ont
entraîné d’autres mœurs qui ne sont pas sans conséquences sur
l’évolution des gamins.
Alors que peut-on tenter pour les sensibiliser sur ce qui est normal et moins normal sur le plan sexuel?
Leur
donner les moyens de vivre leur sexualité d’une manière plus paisible.
En disant cela, je ne fais que répéter une thèse soutenue par William
Reich (ndlr: psychiatre et psychanalyste autrichien) dans les années 30
déjà. On ne doit pas
leur interdire de faire l’amour, mais leur expliquer comme le faire de
manière satisfaisante. Après, chacun évolue avec ses fantasmes. Ces
histoires d’abus se déroulent souvent dans des familles éclatées où le
père et la mère culpabilisent
d’avoir divorcé. Les parents doivent redevenir de vrais parents,
accompagner leurs enfants, poser des limites très claires et arrêter
cette dynamique du tout permis. Ces limites doivent en outre être mises
avant que les problèmes arrivent. Mais une
fois encore, bon nombre de parents font ce travail, parlent avec leurs
enfants. En revanche, quand il s’agit de sujets très intimes, je pense
que l’adolescent a meilleur temps de se confier à une autre personne.
Les blocages qui peuvent
apparaître plus tard sont souvent liés aux parents.
Quel rôle doivent jouer les écoles?
Des
sexologues sont envoyés dans les classes enfantines déjà, pour parler
d’abus sexuels, c’est bien. Dans les cours d’éducation sexuelle, on
parle beaucoup de pédophilie, mais on devrait aussi débattre de ce que
vivent les ados
entre eux, de ces abus commis.
Sentez-vous les parents de plus en plus angoissés face à la sexualité de leurs enfants?
Il
y a de plus en plus de demandes. En 2003, j’étais le seul dans le
canton de Vaud à mettre ma plaque de psychothérapeute et sexologue.
Aujourd’hui, nous sommes dixsept. C’est pourquoi nous avons créé il y a
quelques jours
l’Association suisse des psychologues sexologues cliniciens.
Pour quelles raisons les couples font-ils appel à un sexologue?
Pour
essayer de redéfinir leur rôle. L’homme et la femme n’arrivent parfois
pas à se positionner face à eux-mêmes et à l’autre. Qui est le père?
Qui est la mère? L’homme, la femme? Cette confusion n’est pas sans
conséquence sur la sexualité et s’exprime par des troubles érectiles
chez l’homme ou des pertes de libido chez la femme. Dans trois quarts
des cas, c’est la femme qui me téléphone. Elle a le droit à l’orgasme
et exige
d’avoir une vie sexuelle épanouie.
Pensez-vous que les femmes font peur aux hommes?
Exactement, vous nous terrifiez! L’angoisse de la performance, entre autres, entraîne des blocages dont tout le monde souffre.
Des structures se créent de plus en plus pour venir en aide aux personnes dépendantes du sexe. Est-ce une nouvelle pathologie?
Oui.
En découvrant des images pornos, les jeunes se masturbent le plus
souvent. Ils se font du bien et forment très vite un couple avec leur
ordinateur s’ils n’ont pas la possibilité d’avoir une relation avec une
autre personne.
Et comme ils veulent du plaisir, ils cherchent de plus en plus souvent
ces images, se masturbent de plus en plus. Si la plupart décrochent dès
qu’ils trouvent une partenaire, certains n’y arrivent pas. Car dans ces
films, les protagonistes
sont parfaits. La réalité n’arrivant en revanche pas à la cheville de
leur fantasme, ils ne peuvent plus ressentir du désir pour leur
partenaire qui leur semble «moins bien». On doit les déconditionner.
La désintoxication est-elle aussi difficile que pour un alcoolique ou un drogué?
C’est
le même processus, avec des rechutes. Ces accros ont des profils bien
spécifiques, ils ont des inhibitions à la base, n’ont pas confiance en
eux. Et souvent, quand ils rencontrent quelqu’un, ils se trahissent. Ça
ne va pas
au lit, la femme se pose des questions, alors il fait en sorte qu’elle
découvre ce qui se passe, en laissant par exemple son ordinateur
allumé. Cette pathologie va en augmentant.
Des femmes peuvent-elles aussi souffrir de cette dépendance?
Une
femme me consulte pour sa dépendance à Second Life (ndlr: jeu où l’on
se crée une vie imaginaire). Elle vit des rapports amoureux avec
plusieurs avatars et n’arrive pas s’imaginer en couple dans la vraie
vie. Elle est
dépendante d’une vie virtuelle. Que va-t-il se passer dans cinq ou dix
ans? S. W.
Voir les choses en face
Le
Vaudois Mehrez Mabrouk est membre du comité de la nouvelle Association
suisse des psychologues sexologues cliniciens créée mi-janvier à
Lausanne.
De quoi rêvez-vous?
«D’un monde qui ne fasse qu’un seul pays. Un monde sans massacre, ni conflits, plus paisible. Et que de l’amour!»
La ligne de vie
«Qu’elle soit la plus longue possible. Je n’ai pas peur de la mort, j’adore la vie et ai envie d’en profiter à fond.»
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